Le terme « exemplier » circule dans les couloirs des classes préparatoires littéraires, dans les départements de lettres et de linguistique, et parfois dans les formations en sciences humaines. Il désigne un document qui rassemble des extraits de textes choisis pour illustrer un point précis : une figure de style, un procédé narratif, un courant littéraire, une structure grammaticale. Loin du simple recueil de citations, l’exemplier organise la matière textuelle autour d’un objectif d’analyse.
Licence Creative Commons et droit de citation : le cadre juridique de l’exemplier
Avant même de parler de pédagogie, un exemplier pose une question rarement traitée par les guides méthodologiques : celle du droit applicable aux extraits reproduits. Compiler des passages d’œuvres protégées dans un document distribué à une classe relève du droit de citation, encadré par le Code de la propriété intellectuelle. L’extrait doit rester bref par rapport à l’œuvre source, et son usage doit servir un propos critique, pédagogique ou informatif.
La difficulté s’accentue lorsque l’exemplier quitte le format papier pour devenir un fichier partagé en ligne. La réutilisation d’extraits, d’images ou de documents sous licence Creative Commons exige une vérification distincte de la simple référence bibliographique.
Une citation correctement attribuée sur le plan académique peut malgré tout enfreindre les conditions de licence si celle-ci interdit la modification ou l’usage commercial. Il faut donc contrôler les conditions spécifiques (attribution, partage à l’identique, usage non commercial) et les faire apparaître dans le document.
Pour comprendre la notion d’exemplier dans toute sa portée, il faut intégrer cette dimension juridique dès la conception du recueil, pas après coup.

Exemplier en linguistique et en littérature : deux usages distincts
Le mot recouvre des pratiques assez différentes selon la discipline. En linguistique, un exemplier regroupe des phrases ou énoncés attestés destinés à illustrer un phénomène de langue : accord du participe passé, emploi du subjonctif, structures syntaxiques d’un dialecte régional. Les extraits sont souvent courts (une ou deux phrases), et leur valeur tient à leur représentativité grammaticale plutôt qu’à leur qualité littéraire.
En littérature, l’exemplier prend une autre dimension. Il compile des passages plus longs, parfois sur plusieurs pages, pour mettre en regard des extraits d’auteurs différents autour d’un thème, d’un genre ou d’une esthétique. Un exemplier sur le monologue intérieur pourrait juxtaposer Édouard Dujardin, Virginia Woolf et Claude Simon. L’objectif n’est pas d’anthologiser mais de créer un terrain de comparaison exploitable en cours ou en dissertation.
Cette distinction a des conséquences pratiques. Un exemplier de linguistique fonctionne comme une base de données d’énoncés classés par catégorie. Un exemplier de littérature exige un travail de sélection éditoriale, avec des choix d’extraits qui orientent l’analyse. Le premier se veut exhaustif sur un point grammatical donné, le second assume une subjectivité critique.
Exemplier numérique : du PDF statique au support pédagogique structuré
La majorité des exempliers distribués en classe préparatoire restent des fichiers PDF compilés à la hâte, parfois de simples scans de pages photocopiées. Ce format pose plusieurs problèmes : navigation difficile, recherche textuelle impossible sur les documents numérisés, absence de structure logique pour l’étudiant qui revient sur le document plusieurs semaines après.
Les pratiques récentes de formation en ligne montrent qu’un exemplier numérique gagne à être pensé comme un support pédagogique structuré, et non comme un simple fichier à télécharger. Cela signifie intégrer des objectifs explicites pour chaque section d’extraits, des consignes d’analyse associées à chaque texte, et éventuellement des activités de vérification qui permettent à l’étudiant de tester sa compréhension.
Accessibilité et troubles dys
L’accessibilité du support mérite une attention particulière dès la conception. Les supports numériques peuvent prévoir des adaptations typographiques (polices spécifiques, interlignage augmenté), des réglages de contrastes et des formats compatibles avec les besoins liés aux troubles dys. Un exemplier en PDF image, sans couche textuelle, exclut de fait les étudiants qui utilisent des logiciels de lecture vocale.
Prévoir ces éléments dès la conception du document évite des adaptations coûteuses en temps par la suite. Le choix du format (PDF balisé, document HTML, traitement de texte modifiable) conditionne directement la capacité du support à répondre à ces exigences.

Construire un exemplier utile : les critères de sélection des extraits
La qualité d’un exemplier ne se mesure pas au nombre de textes qu’il contient. Un recueil de cinquante extraits mal contextualisés sera moins utile qu’un document de quinze passages soigneusement choisis et commentés. Plusieurs critères guident la sélection :
- La pertinence par rapport à la problématique visée : chaque extrait doit illustrer le point annoncé, pas simplement « se rapporter au thème » de manière vague
- La variété des sources : mélanger époques, genres et registres pour éviter de réduire un phénomène littéraire ou linguistique à un seul auteur ou un seul courant
- La longueur suffisante pour que le contexte de l’extrait reste compréhensible, sans noyer le passage pertinent dans des pages entières
- L’appareil critique minimal : chaque extrait accompagné de sa référence complète (auteur, titre, éditeur, date, pages) et d’une ou deux phrases situant le passage dans l’œuvre
Un piège fréquent consiste à accumuler des extraits « au cas où », en espérant que l’abondance compensera le manque de direction. Le résultat est un document volumineux que personne ne lit en entier. Un exemplier efficace fait des choix, quitte à exclure des textes canoniques qui ne servent pas directement l’analyse prévue.
Limites et angles morts de l’exemplier comme outil d’étude
L’exemplier favorise une lecture par fragments. C’est à la fois sa force et sa limite. En isolant des passages, il permet une analyse fine et comparative. En les détachant de leur contexte, il risque de fausser l’interprétation. Un extrait de Zola tiré du Rêve ne fonctionne pas de la même manière selon qu’on connaît ou non la place de ce roman dans le cycle des Rougon-Macquart.
Les retours terrain divergent sur ce point : certains enseignants considèrent que l’exemplier incite les étudiants à lire les œuvres complètes par curiosité, d’autres constatent qu’il devient un substitut à la lecture intégrale. L’effet dépend largement de la manière dont l’enseignant intègre l’exemplier dans sa progression pédagogique.
L’exemplier reste un outil de travail intermédiaire. Il prépare l’analyse, organise la matière, facilite la révision. La lecture complète des œuvres et le cours magistral qui pose le cadre théorique restent indispensables à côté de lui. Sa valeur dépend entièrement de la rigueur avec laquelle il a été conçu et de l’usage qu’en fait celui qui le consulte.



